Micro Fragments

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Ces micro-fragments ont été écrits lors d’ateliers d’écriture.

Azaroth me Manque

Azaroth me manque.

Mes sabots sont las de l’herbe qui empêtre et des feuilles qui suivent et des insectes qui insistent.

Mes sabots se languissent de fouler une cendre épaisse et douce, de s’enfoncer dans la tiédeur du duvet qui caresse ma terre natale.

Mes sabots sont blessés de ces pierres rondes et traitres qui roulent et cassent. Mes chevilles rêvent de frapper à nouveau une roche franche et dure, de courir sur les chaos de basalte de mon village, de sentir l’étincelle qui jaillit de mes fers sur les parvis et les routes. Je rêve d’une roche sous mes pas qui rende les coups, qui claque net et ne se laisse ni briser ni déloger par ma fougue ; je rêve de la terre sèche d’Azaroth, j’aurais aimé en trouver encore un peu entre mes sabots, sous la glaise collante de ce monde que je hais.

Explorez Azaroth.

Port-Néant Respire

Port-Néant respire.

Un vaisseau cargo s’arrime ; les pinces magnétiques chantent et claquent, le berceau qui l’accueille gémit et soupire. Les réacteurs se taisent et cessent d’écraser la rumeur du port.

La lumière crue des docks s’infiltre dans les entrailles intimes du vaisseau, chasse l’ombre douce de ses baies qui s’ouvrent. Les reprogrammables se saisissent de ses conteneurs ; leurs mains métalliques agrippent les boîtes, les caisses, les angles et les barres de la cargaison encore tièdes, porteuses de la chaleur résiduelle de l’effort de leur longue traversée. Le vaisseau perçoit les effluves de la station : Port-Néant sent le fer blanc et le cuivre ; des relents d’ozone discrets montent de ses convertisseurs tout proches ; les particules arrachées à son revêtement par la lueur des étoiles s’infiltre dans le port, à la suite du vaisseau cargo, apportant la fragrance si étrange du vide extérieur en dedans.

Explorez La Diaspora Mécanique.

Pitié revient à la maison

Pitié revient à la maison.

Non. Non-non-non. Ça ne va pas du tout.

Pitié, c’était quelqu’un. Pitié, ce n’est plus rien. En tout cas, plus quelqu’un. Pitié, c’est quelque chose qui marche, parfois qui parle ; c’est quelque chose qui vit dans une maison – enfin dans une cabane, en haut d’une colline – enfin d’un tas, un tas de gravats, d’excavats, de terre et de cailloux, que l’herbe peine à se rapproprier. Ce tas est vraiment plein de tout, de trucs, de bouts ; il y a des vieilles pierres rondes et brunes qui auraient clairement préféré rester six pieds sous terre, des bouts de ciment dont les os rouillés saillent de leur chair, des morceaux de fer et de verre, des vieilles briques rouges et des tessons pêle-mêle, des vestiges antiques qui côtoient des vestiges récents, un passé lointain mélangé à une violence fraîche, l’Histoire avec un grand H malmenée, confuse, embrouillée… Cette colline, ce tas, c’est une vieille prof d’histoire bourrée qui dégueule son cours dans le caniveau ; c’est des rats qui ont bouffé un livre moisi sur les romains et qui sont venus crever là.

Sur ce tas peine à pousser un peu de mousse sale, noirâtre, gluante, qui a l’ait de préférer le suintement dégueulasse de cette terre en putréfaction à la lumière du soleil. Hormis ça, il n’y a ici de vivant que les roses bancales. Ces roses bancales, c’est l’une de ces néo-espèces endémiques, qui poussent un peu partout par ici. Leurs feuilles sont rachitiques, mortes-nées, lépreuses, trouées à peine écloses. Leurs tiges hésitent, rampent, s’élèvent, retombent, sinuent, retentent. Elles sont maigrelettes et isolées, mais pugnaces ; elles avancent comme un âne agonissant, serpentent entre les fragments de béton, de verre, de ciment, comme si ce qu’elles cherchaient désespérément n’était pas de ce monde. Leurs fleurs sont sporadiques, mais grégaires : elles forment des grappes de bourgeons bouffis, et les rares qui éclosent avant de crever dans leur propre jus offrent une corolle noire, miteuse comme une dentelle, et au milieu de leurs pétales racornis, exposent un cœur impudique, une subsistance malsaine d’un peu de rouge sanglant, comme une blessure vive. Ces saletés de fleurs sont douloureuses à regarder tant elles ont l’air de naître seulement pour agoniser. C’est à se demander ce qui les poussent encore à essayer. Un peu comme nous toustes, en fait.

Bref ; Pitié rentre à la maison. (…)

Explorez Dream Askew.

Le Lendemain d’un Jour Ordinaire

(…)

Non. (…) Je veux plutôt parler de cette mercerie, celle au coin de la rue des embruns. Celle qui pour l’instant est encore épargnée par le chaos, la violence et le deuil. Celle pour qui aujourd’hui est encore un jour ordinaire. Bien sûr, Mamie Souris avait entendu la cloche. Mais, un peu comme tout le monde, elle s’était dit que ça ne la concernait sûrement pas. Pas elle. Pas la vieille muridée blanche et sa vieille mercerie.

Alors, comme un jour ordinaire, elle ouvrit sa mercerie, et comme un jour ordinaire, elle s’assit derrière la grande boîte à boutons qui lui sert de comptoir. La première personne à entrer dans sa mercerie fut un démon. À ce moment là, ce jour n’était pas encore extraordinaire, parce que Mamie Souris était particulièrement vieille, et que durant sa très longue existence, elle avait vu bien des choses étranges, et un démon n’était pas chose si rare, même si d’ordinaire ils cachaient leur véritable nature.

Pas celui-ci. Il avait une nonchalance qui, en cette ville, hôtesse de la loge des chasseurs de démons, confinait à l’arrogance. Sa peau était d’un ambre vif, de la couleur des épices douces. Ses cheveux longs étaient comme de grosses nattes de lave tressée, et ses sourcils étaient en fait de petits cristaux d’accrétion, d’un noir intense et brillant. Le sourire qu’il voulait paisible ne parvenait à cacher ni ses dents de quartz ni son étincelle d’espièglerie.

Peut-être que ce il était plutôt elle, d’ailleurs, maintenant que Mamie Souris rajustait ses lunettes. Son menton pointu ne portait aucun des petits cristaux noirs qu’on aurait pu y attendre, et son vêtement serré révélait peut-être une poitrine gainée, quoi que ses bras nus suggéraient une musculature travaillée.

Elle parla, et sa voix était si sulfureuse que toute autre qu’une très vieille souris aurait peut-être pris ce ton un peu trop personnellement :
(…)

Explorez La Mercerie du Coin de la Rue des Embruns.

Elle va y arriver

— Elle va pas y arriver.
— Tais-toi !
— Regarde. Jamais !
— Arrête, allez. Elle va y arriver.
— Combien ?
— Autant qu’il faudra. Tu sais, je suis pas sûr·e qu’elle perçoive chaque itération en séquence, peut-être plutôt comme une superposition.
— Non, une pile.
— Tu crois ?
— Je sais. J’ai été synchronisé·e, je sais. C’est une pile translucide, l’itération du haut est claire, mais le reste est de plus en plus sombre vers le bas.
— Taisez-vous.
— Mélangé, tu vois ?
— Allez. Elle va y arriver. On a un écho en aval, elle va forcément y arriver.
— L’écho, ça veut rien dire.
— Mélangé ? C’est à dire ?
— Il peut y avoir de l’écho pour un simple réajustement de la trame, ça peut être, genre, une octave symétrique, quoi.
— Silence !
— Si chaque itération est translucide, leur contenu semble se mélanger, vu de celle du haut de la pile. Comme superposées, mais avec un effet de profondeur.
— Il se passe quoi, si elle n’y arrive pas ?
— Ouais, d’accord, mais c’est pas mélangé si les superpositions sont synchronisées.
— Elle va y arriver, arrêtez.
— Si c’est juste une octave symétrique et pas un écho, on sait pas.
— C’est mélangé ; t’as compris.
— Il faut qu’elle y arrive.
— On reprendrait tout à zéro ?
— Arrêtez, elle va y arriver.
— Une octave symétrique aurait une oscillation inversée.
— Non, pas à zéro. Cette diégèse a encore du potentiel, même si cette branche meurt.
— Ouais, d’accord, peut-être pas symétrique, mais un retour, quoi.
— Hors de question qu’on reparte de zéro !
— Pas nécessairement un écho, ça peut être n’importe quoi d’autre.
— Il y a d’autres diégèses intéressantes que j’ai vues.
— Arrêtez ! Regardez. Elle va y arriver.

Explorez Horizon.

Hic Sunt Dracones

Qu’est-ce que vous faites encore ici ? Arrêtez de me regarder, de m’écouter, de me lire ! Vous n’avez rien à faire dans mes pensées. Elles sont à moi, à moi seule ! Je vous vois me regarder. Je vous entends m’écouter. Laissez-moi. Je sais très bien ce que j’ai à faire, et je ne sais que trop bien ce qui en résulte.

Ce qui en résulte… Oui, je sais. J’ai bien compris toutes vos Réponses, j’ai bien compris toute la vie que vous m’avez volée, tout ce que vous espérez que je fasse. Je ne sais pas quels sont vos dessins, quel est le grand plan dans lequel vous avez besoin de moi, mais j’ai bien compris que c’est vous qui aviez plié ma vie, ma temporalité, pour qu’à la fin, au début, au Néxus de tout ceci, je veuille moi-même faire ce qui vous arrange que je fasse.

Sachez juste que je vous hais. Je vous hais d’un bout à l’autre de ma vie. Je hais votre présence permanente, votre intrusion absolue jusque dans mes pensées. Je vous hais pour tous ces mots que vous lisez, toutes ces émotions que vous disséquez, toute cette narration que vous avez construite autour de moi comme une cage, toutes ces attentes que vous avez empilées sur moi comme une laisse étroitement serrée autour de ma gorge.

Et je vous hais par dessus tout pour cette malédiction que vous avez apposée sur moi, cette torsion atroce, où je me vois moi-même me regarder, où je m’entends, où je me souviens de ce que j’ai fait au fur et à mesure que je le fais en me voyant le faire.

Laissez-moi, pitié. Je sais très bien ce que je fais, je l’ai déjà lu, je me suis déjà vue le faire. Je ne me souviens plus vraiment, mais je sais que je le fais. Laissez-moi. Inutile de me surveiller, vous m’avez déjà pliée et mutilée et enchaînée. Je n’ai pas d’autre choix que d’exister et de faire ce que je fais.

Laissez-moi.

* * *

Ce que je fais… J’entre dans la tour de Sel, dans cette grande salle circulaire, et je me plante là. Voilà ce que je fais. Je me plante bien droite sur ces vieilles dalles blanches, celles que les racines invoquées n’ont pas délogées, d’un éclat que l’incendie à venir n’a pas encore noircit. Je n’arrive ni trop tôt, pour tenter de sauver inutilement la citrouille qui a longtemps tenu tête à ses adversaires, ni trop tard, lorsque les vainqueurs se sont déjà dispersés. Je me plante devant les démons, entre elleux et la seule porte de cette tour, comme si j’allais à moi seule les massacrer ici, maintenant, jusqu’au dernier. Comme si mes mains nues portaient le seul fer capable de les vaincre.

L’air est déjà lourd de l’ichor que la citrouille éctalianne a arraché aux démons avant de mourir, mais encore épargné par l’odeur écœurante du bûcher qui consumera bientôt les corps des chasseurs de démons.

Je me plante là comme si j’allais à moi seule sauver Vembrume. Rien n’est plus faux. J’ai simplement retardé les azarothéens juste assez longtemps pour que les hexans sauvent ce qui restera de Vembrume. Ou plutôt je dois les retarder juste assez longtemps. Mais je suis seule, mes mains sont nues, mon courage défaille, je ne veux pas mourir, je fuis, et les démons sont soudain libres de cette toute petite moi dont iels n’auraient fait qu’une bouchée… et Vembrume tombe. Les machines arrivent alors qu’il n’y a plus rien à sauver, plus rien d’autre que moi, agenouillée dans la cendre à pleurer sur le grand corps d’un serpent qui est tout ce que j’ai pu retrouver de celleux que j’aime…

Je me plante là pour sauver Vembrume et celleux que j’aime ; je me plante là, seule, les mains nues, entre les démons et la seule sortie de la loge des chasseurs de démons, maigre rempart entre celleux que j’aime et la mort. Les démons m’approchent avec circonspection, me taillent en pièce comme si j’avais pu les en empêcher, jettent mon corps sur le même bucher qui noircit les dalles de calcaire et les toits de nacre, et lorsque les machines arrivent, il n’y a même plus rien de moi à sauver de qui que ce soit.

Alors je me plante là, armée de l’œil du serpent, pour sauver Vembrume et moi, je crie aux démons terrifiés « Votre dernière heure a sonné », je me jette sur elleux, et la première, de son épée d’obsidienne, me tranche en deux. Alors je me jette sous la garde de la première et je lui plante sa propre dague dans le cœur, puis le deuxième décoche une flèche en os de dragon qui transperce mon crâne. Alors je jette la dague de la première dans la gorge du deuxième, mais la troisième prononce un mot qui enserre mon cœur et l’embrase et me change en carcasse fumante, alors je me jette sur la troisième mais le huitième se glisse dans mon dos et tranche ma gorge, alors je jette la cinquième devant la flèche du deuxième, je fend le crâne de la troisième avec la hache du quatrième, mais la lame du quatorzième me décapite alors je…

Alors je plante ma lance entre les dalles de l’entrée, je rehausse mon heaume pour crier aux démons « Votre dernière heure a sonné », je dégaine mon épée et je me jette dans la mêlée. J’étripe uns à uns ces démons que je connais par cœur, je dévie uns à uns leurs lames et leurs traits sans même plus les regarder, je contre leurs incantations que je saurais moi-même réciter, et le seigneur d’Azaroth me transperce, inévitablement, de sa noire épée.

(…)

Explorez Horizon.

Sentier

Le sentier flâne entre les racines des arbres géants. Il n’essaye même pas de progresser efficacement, ni même de serpenter obstinément ; il prend ses aises, suit sa curiosité, méandre de-ci, de-là au gré de ses lubies. La brume l’invite, insidieuse ; elle drape pudiquement les troncs rugueux, masque les lointaines frondaisons qui s’élèvent loin du regard. Les racines avares en terre se surmontent les unes les autres, tentent de se chiper les petits trésors d’humidité que leurs sinuosités accaparent, et l’eau se moque d’elles, coule de nœud en nœud, rigole entre leurs doigts épais, ne stagne que par bref caprice, et repart couler librement, là d’où vient le sentier. Et le sentier, curieux, lui, va là d’où vient l’eau. C’est comme s’il cherchait une source, mais il n’a aucune rivière à suivre. Il n’a que ces racines géantes, ces doigts crochus qui n’ont aucune terre à labourer, et qui se griffent le dos des mains les uns des autres ; et à travers cet entrelac cupide, l’eau espiègle dégouline de partout, forme mille petites cascades bavardes, qui gloussent entre elles, qui s’échangent des têtards et des alguéoles comme des ragots.

La mousse est omniprésente ; elle se gorge de toute cette humidité, avale goulument les rigoles, lèche le suintement que la brume dépose sur les troncs immenses, rampe jusque dans les recoins intimes de l’écorce et entre les racines impudiques ; elle gonfle sa sombre verdure de toute cette eau claire, cette eau impertinente et libre qui la déborde, qui saigne abondamment des sacs moussus qui ne peuvent la contenir toute entière. Et l’eau repart gambader de racine en creuset, de rigole ne guirlande de mousse ; elle se laisse avaler un instant et repart ; elle se laisse désirer, embrasse fugacement, puis s’échappe, encore et encore.

Toute cette exubérance n’impressionne nullement la vieille citrouille qui chemine le long du paresseux sentier. Sa grosse tête orange pèse lourd sur ses épaules noueuses ; les rides profondes qui sculptent son visage attestent des très nombreuses saisons qu’elles ont vues se succéder. Elle étaye sa marche laborieuse d’un solide bâton de bois mort ; même si ici, l’eau et la mousse conspirent constamment pour trahir son assise, il sait trouver les crevasses des racines pour s’y planter fermement, comme une promesse inéluctable, un sinistre rappel à toute cette vie qui pulse et s’écoule autour de lui.

La citrouille s’en remet à lui comme l’arbre du bord du ravin s’en remet aux dernières pierres pour héberger ses racines : la vivante s’agrippe à l’inerte, et avance. Le sentier semble se moquer de ce vieux couple de la citrouille et du bâton, et poursuit ses méandres velléitaires, puisque visiblement, personne ne semble pressé d’arriver. Pourtant, la brume ne cesse de minauder : elle joue son éternel jeu de cacher et de révéler ; elle aguiche sans cesse ; elle surprend en révélant une perspective entre les arbres démesurés, puis masque la suite du sentier, qui est alors libre de badiner, de prétendre savoir où il va, puisque la brume seule le sait.

Mais la vieille citrouille n’a que faire de ces devinettes. De loin en loin, elle rencontre les grands jalons de pierre. Chaque fois, le bâton de bois mort salut le granite inerte. Ce sont des blocs épais, posés là par les dieux, à l’époque où ces géants de bois alentours n’étaient que jeunes pousses au soleil. Même la mousse semble révérer ces roches mille fois millénaires, et ne rampe qu’à leurs pieds. L’humidité coule solennellement de leur surface aride ; ici, elle ne joue plus.

La citrouille profite de chaque jalon pour se reposer. Son chemin est long, et même s’il touche bientôt à sa fin, elle conserve son rythme économe. Elle ne se départit pas encore de sa parcimonie, celle-là même qui a avalé les jours et les jours de marche comme une succession de paisibles promenades, celle qui l’a amenée si loin de son sanctuaire de mort, jusqu’à ce sanctuaire de vie.

Elle s’adosse donc à chaque jalon de granite, et secoue les perles d’eau qui alourdissent sa cape de lierre. Le lierre aussi est avide : il a planté ses racines profondément sous l’écorce de la vieille citrouille ; il pend de ses épaules jusqu’au sol, et cherche en vain la terre tant désirée ; il accapare toute l’humidité que ses petites feuilles sombres peuvent porter. Mais la citrouille lui interdit la terre, et fait tomber de ses doigts les précieuses gouttelettes d’argent, car elle lui donne déjà sa sève, en échange de sa protection.

(…)

Explorez Éctaly.